SOMMAIRE (dans l'ordre de défilement)

  • Le squat n'est qu'une réponse sociale  -  janvier 2023
  • Retraite, ne perdons pas notre vie à la gagner  -  janvier 2023
  • L'éducation dès la maternelle, un regard libertaire  -  décembre 2022
  • L’anarchisme en pratiques : égalité et anti-autoritarisme dans les prises de décision  -  mai 2022
  • convoi de la liberté (Eymoutiers/Paris/Bruxelles) du 11 au 14 février 2022 - mars 2022

 

Le squat n’est qu’une réponse sociale ! 

 

Alors qu'une nouvelle loi pour "protéger les propriétaires", comprenez virer plus vite les locataires pauvres et les squatteurs et squateuses, vient d'être promulguée, tout un univers fantasmatique s'est mis en place pour rendre le squatteur ou la squatteuse responsable de tous les maux. 

Pourtant, le squat est dans l'immense majorité des cas une réponse à l'abandon des plus pauvres et marginalisé.e.s de la société. Il est une réponse forte face à un capitalisme se pensant triomphant par sa mise en coupe de nos vies via la propriété privée. 

Combien de squats ouverts pour venir en aide à des mineur.e.s isolé.e.s, à des réfugié.e.s, à des femmes ayant besoin de fuir ? C'est étonnant mais les médias semblent ne pas connaître la réalité des squats aujourd'hui et nous servent souvent le cas extrême et très rare comme étant "les squats en général". 
 Un peu comme si le cas d'un ministre accusé de viol ou d'une ministre ayant menti sur ses revenus seraient "tous les ministres"... 
 

Une fois de plus, au nom de la sauvegarde du capitalisme, au nom de la protection de la propriété privée, la répression accrue est mise en place. L'Etat vient à l'aide des possédant.e.s, comme toujours, sans analyser le pourquoi de la situation, n'écoutant qu'un côté, méprisant les plus précaires et en difficulté.e.s. 

Nous le redisons : le mouvement squat à toute notre sympathie et nous savons qu'il est une réponse à la lutte contre les plus fragiles. Nous prônons la propriété d'usage, c'est à dire une possession individuelle qui n'ouvre aucun droit de propriété, et qui permette la réquisition immédiate de tout lieu laissé vide. La mort de la propriété privée est le seul chemin vers une réelle répartition pour toutes et tous, selon les besoins, des logements qui existent et ceux à venir. 

Longue vie aux squats ! 


FEDERATION ANARCHISTE 



 

RETRAITE : 
ne perdons pas notre VIE 
à la gagner ! 

Face à la casse sociale qui s’aggrave, l’urgence est de lutter contre le projet de régime des retraites imposé par Macron et insufflé par le capitalisme.

La succession de contre-réformes menaçant directement nos droits nous oblige, une nouvelle fois, à entrer en résistance face aux attaques répétées du patronat et de l’État.

Rappelons qu’après la Seconde Guerre mondiale, par peur d’une révolution possible, l’État et le patronat ont accepté un compromis social qui a consisté entre autres à mettre en place un système de retraite.

Aujourd’hui, il n’est plus question de compromis. Le seul horizon possible est un affrontement social et politique, une lutte âpre et sans merci contre l’État, le capitalisme et la financiarisation de la société.

Pour nous, militant.es à la Fédération anarchiste, il ne s’agit pas de négocier avec ce gouvernement mais de s’inscrire dans un rapport de force, celui de la lutte des classes, qui permettra d’imposer l’abandon total et définitif de toutes ces mesures anti-sociales.

Il s’agit donc de nous engager dans un projet politique de dépassement du travail salarié et de la production industrielle à grande échelle : diminution de la durée des activités inutiles et nuisibles, augmentation du temps libre à consacrer individuellement à nos réels désirs, et collectivement à l’organisation d’une société responsable et autogérée.


La Fédération Anarchiste aspire à une société libérée de toutes les institutions politiques et sociales coercitives faisant obstacle au développement d’une humanité libre. Cet horizon de lutte doit prendre la forme collective de l’action directe et notamment celle de la grève générale !


L’ÉDUCATION DÈS LA MATERNELLE, UN REGARD LIBERTAIRE 

Introduction à la soirée du 02 décembre 2022 à la Bibliothèque La Rue

 

En 2016, j’ai découvert par hasard l’anthologie de Normand Baillargeon1 dédiée à l’éducation libertaire, en furetant dans le micro rayonnage « Anarchisme » d’une librairie. J’ai ainsi découvert l’existence de ce sous-courant de l’anarchisme, qui a profondément modifié ma compréhension du mouvement philosophique et politique qu’est l’anarchisme, que l’on a parfois tendance à réduire à un mouvement politique seulement intéressé par les questions liées au pouvoir politique et à l’État. 

 
Or, l’anarchisme est un mouvement dédié à la lutte contre toutes formes de dominations, et l’éducation constitue pour lui une préoccupation centrale. Je me suis prise de passion pour l’éducation libertaire, à laquelle je consacre ma thèse. Je m’intéresse d’une part à la façon dont elle pense les relations liant les professeurs, leurs élèves et leurs familles, et aux moyens qu’elle propose afin de protéger les enfants de la domination des adultes, et de les outiller pour qu’ils puissent se construire eux-mêmes, en dehors de toutes contraintes extérieures.

Lorsque le groupe La Rue a lancé ce cycle de réunions « L’anarchie en pratique », j’ai souhaité proposer la thématique de l’éducation, afin de pouvoir échanger à ce sujet avec d’autres personnes, et rompre la solitude de thésarde. Une des choses fascinantes de l’éducation est que chaque personne a quelque chose de pertinent à dire sur le sujet, qu’elle soit parent ou non, professeur ou non, qu’elle ait bien vécu sa scolarité ou non, qu’elle ait eu une longue ou une courte scolarité, qu’elle soit bardée de diplômes ou non. Cette réunion est donc une super occasion de pouvoir réfléchir ensemble à la place et aux fonctions qui sont données à l’éducation dans notre société, et peut-être d’inventer et de mettre en place certains moyens d’action pour en corriger les travers.

Afin que cette introduction ne soit pas trop longue et que nous puissions avoir le plus de temps possible dédié à cette discussion collective, je me contenterai de revenir brièvement l’histoire et les principes fondamentaux de l’éducation libertaire.

Si l’on dresse la généalogie de ce courant, on s’aperçoit qu’il s’est en partie constitué en réaction face à la prise en charge de l’éducation par des autorités religieuses puis étatiques. L’anarchisme émerge à l’orée du XIXe siècle et saisit immédiatement la pédagogie comme objet de réflexion. William Godwin amorce cette réflexion dès 1793 en questionnant le monopole de l’État en éducation, et Max Stirner lui emboîte le pas en retraçant les transformations imposées au concept d’éducation de la Réforme jusqu’au milieu du XIXe siècle, ainsi que leurs conséquences. Le concept d’éducation intégrale concentre par la suite les réflexions libertaires : Pierre-Joseph Proudhon, Mikhail Bakounine, et Piotr Kropotkine lui consacrent des textes entiers, et Paul Robin crée une école essentiellement fondée sur ce principe. Toutefois, la pédagogie libertaire connait sa période la plus florissante au tournant du XXe siècle.

Les années 1890 constituent une décennie noire pour l’anarchisme : la propagande par le fait dégénère en une série d’attentats à la bombe et de meurtre, par laquelle le gouvernement français répond avec les « lois scélérates » organisant une répression systémique du mouvement. Les anarchistes sont fichés, traqués, et visés par des arrestations de masse. Les lieux de rencontre, les journaux, et les maisons d’édition labellisées anarchistes sont fermés.

Cet épisode de la propagande par le fait et de répression politique qui s’en suit transforment profondément le mouvement anarchiste, qui se convertit alors massivement à la non-violence, comme le souligne Baillargeon : « On assiste alors à une transformation du sens et de l’orientation générale de l’activité des militantes et militants, qui s’engagent volontiers dans des activités où se dévoilent les aspects les plus positifs de leur programme. L’éducation, à ce moment, et pour deux décennies encore, occupe une place sans conteste prépondérante dans les activités et dans les préoccupations des anarchistes »2.

L’éducation libertaire entre alors en ébullition : les penseurs et les praticiens anarchistes de différentes sensibilités investissent massivement le concept d’éducation, et produisent non seulement un grand nombre de réflexions théoriques, mais créent aussi de multiples expériences pédagogiques, et ouvrent écoles, librairies, bourses du travail, maison d’édition, cours du soir, etc.

Or, à la même époque, l’État français accélère le processus d’institutionnalisation de l’éducation. Les lois Guizot de 18333 font bondir le taux de scolarisation, et impose un nouveau paradigme éducatif. La mission première de l’école devient l’unification nationale, qui passe avant tout par l’imposition d’une langue et d’une orthographe commune. L’école, jusqu’ici territoire de l’église, se transforme en une institution étatique. L’institution scolaire française est ainsi bien établie au début du XXe siècle : tout l’enjeu du XIXe était d’affirmer la prise en charge de l’éducation par l’État, afin d’unifier la nation, puis de diffuser au sein de la population un solide esprit républicain. Cette prise en charge quasi-totale de l’éducation par l’État français n’est pas du goût des libertaires, qui craignent que les personnes humaines ne soient soumises à une nouvelle forme d’aliénation. Les républicains ont bien conscience de cette opposition, et réprime systématiquement toute pédagogies alternatives, entravant le fonctionnement des lieux d’éducation alternatifs, et s’échinant à les fermer. La France accuse ainsi un important retard en matière de pédagogies alternatives, et l’éducation libertaire ne fait pas exception. Son héritage est extrêmement méconnu : qui connait aujourd’hui ce mouvement en dehors de quelques cercles militants ?

Cette tradition de pensée reste pourtant extrêmement riche. En dépit de cette diversité, Baillargeon épingle cinq grandes constantes : « [Les libertaires vont] développer un concept et des pratiques de l’éducation originaux, que j’ai d’ailleurs proposé de résumer en disant que cette éducation s’est voulue intégrale, polytechnique, rationnelle, émancipatrice et permanente »4

Intégrale tout d’abord : Refusant de réduire l’éducation à un simple instrument permettant d’adapter les individus à un système socio-économique particulier, les anarchistes s’efforcent de dépasser l’antinomie opposant l’apprentissage pratique d’un métier à l’enseignement théorique. Théorisée en 1869 par Paul Robin, l’éducation définie comme « intégrale » correspond à la mise en pratique de l’éducation libertaire. Pour lui, c’est le moyen de fonder pour tous, les garçons et aussi les filles, de toutes classes sociales, un enseignement actif et concret, équilibré entre le développement physique, intellectuel et affectif des personnes. 

Polytechnique : Théorisée par Proudhon, je ne m’attarderai pas sur ce point, qui est une variation et un prémice théorique de l’éducation intégrale. Il s’agit d’initier les ouvriers à tous les aspects, intellectuels et manuels, de leur métier. 

Rationnelle : construire un savoir et des capacités de raisonnement qui ne sont plus basés sur la croyance, notamment religieuse. 

Émancipatrice : Le principal but de la pédagogie libertaire consiste à affranchir les personnes de toutes formes de domination et à forger des êtres réellement libres, capables de s’auto-déterminer. L’éducation libertaire questionne ainsi l’impact que l’éducation peut avoir sur le processus de construction des individus, et a une conscience aigüe de sa potentielle instrumentalisation à des fins politiques ou économiques. Elle va même jusqu’à questionner ses propres effets sur les personnes. L’objectif n’est absolument pas de créer une armée de parfaits anarchistes, mais bien de donner aux personnes humaines les moyens de se gouverner elle-même. 

Permanente, enfin : L’éducation libertaire ne s’adresse pas qu’aux enfants ou aux adolescents. Elle considère que les personnes humaines peuvent et doivent s’éduquer tout au long de leur vie. Elle propose ainsi une multitude de dispositifs permettant aussi aux adultes et aux personnes âgées de se former tout au long de leur vie. Les Bourses du travail, les librairies, les réunions débats comme celles de ce soir, en sont autant d’exemples. 

Rajoutons pour terminer que l’éducation libertaire est toujours adossée à un projet de société bien évidemment libertaire. L’éducation est souvent présentée dans ce sous-courant comme un moyen graduel et non-violent de transformation sociale et politique. 

Amélie


1
Normand Baillargeon, Anarchisme et éducation, Anthologie, Tome I, 1793-1918, M éditeur, Gatineau, 2016.
2
Baillargeon, op. cit., p. 10.
3
Chaque commune se voit contrainte d’ouvrir une école primaire, l’enseignement devient collectif et simultané, et le réseau des écoles normales est fortement étendu. Ces mesures font bondir le taux de scolarisation, qui passe de 47% en 1820 à plus de 70% dans les années 1860, multiplient par dix le nombre de professeurs, qui s’élève à 150 000 au début du XXe siècle, et entrainent une profonde mutation des pratiques et outils pédagogiques mobilisés.
4
Ibid., p. 9.


L’anarchisme en pratiques :

égalité et anti-autoritarisme 

dans les prises de décision

 

Les modes de prise de décision sont un élément particulièrement important du fonctionnement d’un groupe politique. Ils sont en effet révélateurs des relations que les individus entretiennent entre eux et de la place qu’occupe chaque individu par rapport au collectif. Faire un vote à la majorité ou adopter une position de façon consensuelle sont des procédures liées à des styles politiques et des motivations très différents. 


Majorité et consensus 

La prise de décision par un vote à la majorité est un trait bien connu dans les démocraties représentatives. Elle allie efficacité et rapidité en organisant la domination de la majorité sur la minorité. Elle permet par conséquent de trancher entre des options prédéfinies et de permettre la mise en place de gouvernements stables. Le vote à la majorité est donc particulièrement adapté à un système inégalitaire (divisé entre les dirigeants et la base) mais pluraliste, c'est-à-dire dans lequel plusieurs personnes (et pas un dictateur) doivent faire un choix entre différentes solutions possibles. 

La délibération collective et la prise de décision au consensus sont particulièrement présentes dans la mouvance libertaire, mais la dépassent aussi largement. Elles peuvent d’abord être liées à une culture individualiste (et non pas égoïste), c'est-à-dire qui met en avant l’irréductible singularité de chaque être : elles sont alors le fruit d’une volonté d’expression et d’autonomie personnelle. Assurer que chacun-e participe à la décision et est en mesure de faire entendre sa position permet à tou-te-s de sauvegarder l’intégrité de leur personne et de ne pas abdiquer leur volonté propre au profit de celle des autres ou d’un leader. Certains groupes peuvent donc favoriser l’horizontalité et l’inclusivité (pas de chefs, participation de tou-te-s) dans le but essentiel de respecter l’individualité de chacun. Mais ce principe individualiste de base peut également être imprégné de considérations plus directement et plus consciemment politiques : l’horizontalité et la recherche du consensus naissent alors également d’un rejet de l’autoritarisme, d’une volonté de faire en sorte que personne ne puisse imposer à quiconque sa décision, et donc de favoriser l’égalité et l’autogestion. Individualisme et égalitarisme sont intimement liés, mais ce n’est sans doute que quand les positions individualistes parviennent à faire naître une conscience égalitariste — ou anarchiste — que la notion de consensus acquiert toute sa dimension et son efficacité. 


De la nouvelle gauche à l’altermondialisme 

La prise de décision au consensus n’est pas un fait historique récent, une nouvelle forme de dépassement de la démocratie majoritaire ; c’est un courant ancien qui a pour ainsi dire toujours existé parallèlement à d’autres modes de concertation. On peut le retrouver dans certaines sociétés dites « primitives », et il a été adopté par la secte protestante des Quakers depuis le XVIIe siècle. Pour ne retenir que des groupements politiques récents ayant opté pour la prise de décision au consensus, on peut évoquer d’abord les mouvements de la nouvelle gauche étudiante aux Etats-Unis dans les années 1960, ainsi que le mouvement des droits civiques. Ces mouvements fédéraient de petits groupes locaux fonctionnant au consensus, mais sans que des règles spécifiques et définitives soient fixées en la matière. Si le consensus était lors pensé comme un instrument d’émancipation individuelle, il constituait d’avantage une pratique spontanée qu’une procédure institutionnalisée. C’est peut-être ce qui le rendait imparfait et qui a conduit de nombreuses femmes à créer leurs propres groupes en réaction au sexisme qui existait dans les collectifs prétendument égalitaires de la nouvelle gauche. C’est donc dans le mouvement féministe de la fin des années 1960 que les modes d’organisation et de prise de décision ont commencé à devenir un aspect central. Ce qui ne signifie pas pour autant que le système est alors devenu parfait. De nombreuses désillusions et frustrations sont nées des défauts et difficultés liés à la prise de décision au consensus, qui exige à la fois responsabilité et conscience politique de la part des participant-e-s. Mais c’est sur la base de ces expériences féministes que les mouvements suivants ont construit leur organisation. Beaucoup des mouvements écologistes qui se sont développés dans les années 1970 en Europe et aux Etats-Unis ont repris et essayé d’améliorer ce fonctionnement égalitaire et consensuel, en s’inspirant notamment des expériences anarchistes espagnoles et sud-américaines des grupos de afinidad (groupes d’affinité). Cette expérience accumulée s’est retrouvée dans les mouvements radicaux des années 1980 et 1990, et s’est véritablement diffusée à grande échelle avec l’émergence d’une nébuleuse altermondialiste dans le sillage des premiers soulèvements zapatistes (1994). A partir de la fin des années 1990 et du début des années 2000, ce sont des réseaux militants altermondialistes comme l’Action mondiale des peuples ou le Direct action network américain qui ont peut-être le mieux représenté le fonctionnement au consensus. Nourri dans les mobilisations transnationales, celui-ci s’est aussi largement diffusé, au point qu’on peut maintenant le retrouver dans des groupes locaux n’ayant jamais participé à un contre-sommet international. C’est toutefois souvent la proximité avec la nébuleuse altermondialiste qui permet de rendre compte des pratiques organisationnelles adoptées. Ainsi, bien qu’ils fonctionnement formellement sur les mêmes principes et valeurs, on constate d’importantes différences entre certaines organisations anarchistes classiques, relativement peu investies dans les réseaux altermondialistes, et les groupes d’activistes directement impliqués dans la protestation transnationale. Car en effet, il y a plusieurs façons de pratiquer la prise de décision égalitaire et consensuelle. 


Des idéaux aux processus 

Un mouvement comme le Direct action network, même s’il ne s’est pas construit à l’origine sur une adhésion aux théories anarchistes et si ses membres ne sont pas nécessairement des grands lecteurs de Proudhon, Bakounine et consorts, se définit largement comme anarchiste en raison de son attachement aux principes égalitaires et autogestionnaires. Mais le fonctionnement d’un tel réseau est finalement assez différent de celui d’une organisation comme la Fédération anarchiste, par exemple. On peut évidemment évoquer la structure réticulaire plutôt que fédérale du premier, mais c’est aussi et peut-être surtout la façon dont les décisions sont collectivement élaborées et prises qui différencie les deux collectifs. Si l’un et l’autre font preuve du même rejet de la prise de décision à la majorité (simple) comme essentiellement oppressive car négatrice de l’égalité des individus et de leur autonomie, ils ne lui opposent pas exactement le même modèle. 

Sans doute faut-il évoquer en premier lieu une différence de vocabulaire : alors que les altermondialistes parlent de consensus, les anarchistes organisés évoquent plus souvent la notion d’unanimité. En pratique, les deux termes peuvent être parfaitement synonymes, dans la mesure où l’idée est dans chacun des cas qu’une décision doit être approuvée par tous les membres du collectif. Mais en pratique, on constate souvent que la notion d’unanimité se focalise davantage sur la prise de décision elle-même alors que celle de consensus intègre d’abord l’idée d’un processus délibératif. 

Le consensus, tel qu’il a été conceptualisé par de nombreux groupes radicaux d’inspiration libertaire, issus de la nébuleuse altermondialiste, est un processus, une façon de se comporter les uns vis-à-vis des autres qui met l’accent sur le respect mutuel et la créativité. C’est une façon de faire qui cherche à assurer que personne ne puisse imposer sa volonté à d’autres et que toutes les opinions soient entendues. Ce processus se veut donc égalitaire et anti-autoritaire. Il vise à la fois à préfigurer une société future dépourvue de domination et à agir aujourd’hui en cohérence avec ses idéaux. Mais ce qui fait sa particularité, c’est que les positions personnelles sont supposées évoluer avec la délibération. Elles ne sont donc pas considérées comme figées. Le but du processus délibératif est de trouver un terrain commun dans la diversité des positions. Il faut par conséquent chercher ce qu’il y a de bon et d’intéressant dans les arguments des autres plutôt que d’essayer de les réfuter en montrant leurs mauvais côtés. Le consensus n’est donc pas un compromis ou la recherche du plus petit dénominateur commun, mais une quête de créativité, une recherche de solutions qui puissent satisfaire tout le monde. Ceci peut impliquer d’abandonner purement et simplement les propositions initiales au profit d’une nouvelle position qui tienne compte des aspirations et des objections de chacun-e. L’important, au final, est que chaque participant-e ait le sentiment que son point de vue a été entendu et pris en compte. 

Le concept d’unanimité quant à lui ne suppose pas nécessairement ce processus délibératif préalable ; il repose sur l’adhésion générale aux propositions en débat, qui sont adoptées s’il n’y a pas d’opposition. Bien sûr, si des objections se manifestent, les propositions peuvent être reformulées afin d’en tenir compte. Dans ce cas, on se rapproche alors formellement d’un processus délibératif, et donc du consensus. Le risque, si l’on s’en tient à une prise de décision à l’unanimité sans travailler véritablement sur la construction préalable de positions consensuelles, est de voir plus fréquemment émerger des oppositions et donc d’éventuels blocages de l’organisation. 


Procédures formelles et styles organisationnels 

Pour pallier ce risque, les partisan-e-s du consensus ont élaboré tout un ensemble de procédures formelles visant à améliorer la qualité de la délibération. Il s’agit alors de procéder par étapes et de se doter de techniques destinées à faciliter l’émergence de positions consensuelles. Ceci consiste notamment à présenter et expliciter longuement les options initialement proposées, avant de recueillir les objections et d’adopter des amendements ou de formuler de nouvelles propositions. Pour permettre un débat serein et efficace, différents outils sont disponibles. On peut citer en premier lieu la désignation d’un-e ou deux animodérateur/trice(s), chargé-e(s) notamment de noter les différentes propositions et objections, de les synthétiser et de reformuler les propositions. L’animodérateur/trice s’assure également de la libre participation de tous au débat et tient donc la liste des tours de parole. En effet, ce mode de délibération suppose que chacun demande formellement la parole afin d’éviter le plus possible que quelques-un-e-s ne monopolisent la parole. Ceci suppose à la fois d’attendre son tour pour parler, et de ne pas interrompre celui/celle qui parle. Dans certains groupes, afin de favoriser l’expression des plus discret-e-s ou timides (ou, pour le dire plus brutalement, des plus dominé-e-s), on donne la priorité à celles et ceux qui ne se sont pas exprimé-e-s depuis longtemps. On peut également recourir aux signes de la main qui rendent les débats plus fluides : ils permettent à celles et ceux qui ne sont pas en train de parler d’exprimer leur adhésion ou leur circonspection par rapport à ce qui est dit sans interrompre l’orateur/trice, ou encore d’intervenir directement dans le débat pour apporter une précision technique indispensable sans devoir attendre longuement son tour de parole. Enfin, il est possible de procéder à un ou plusieurs « tour(s) de table » qui permet(tent) de recueillir toutes les opinions en donnant à chacun-e l’occasion de s’exprimer sur la question, de façon posée, sans avoir à demander préalablement la parole. Bien d’autres techniques encore peuvent être utilisées, en fonction des habitudes et de la composition des groupes. 

A travers ces exemples, on voit à quel point l’élaboration égalitaire et inclusive d’une décision collective suppose efforts et procédures spécifiques pour être optimale. L’objectif est bien sûr d’empêcher autant que possible que quelques individus ne s’imposent dans les débats pour imposer leur volonté. Pourtant, certain-e-s militant-e-s (et notamment des individus se revendiquant de l’anarchisme) rejettent parfois les tours de parole au motif qu’ils constitueraient une atteinte à la liberté d’expression personnelle et au principe d’autogestion. Ceci traduit toutefois une méconnaissance ou une négation du fonctionnement de la domination sociale, qui ne réside pas dans le fait de fixer des règles de prise de parole, mais bien dans celui de laisser les plus à l’aise à l’oral et les plus déterminé-e-s monopoliser les débats. 

Il n’est pas nécessaire de multiplier les procédures formelles pour assurer l’égalité de tous. Toutefois, les différents outils facilitent les débats et constituent des garde-fous contre les tentations autoritaires ou les solutions de facilité qui font préférer la rapidité des procédures à la qualité des échanges. Les fonctionnements dépendent de chaque groupe, de son histoire, sa composition et donc de sa culture. Les organisations d’inspiration libertaire les plus récentes tendent à se conformer d’avantage au modèle du consensus, et ceci d’autant plus si elles ont participé à des mobilisations altermondialistes. Et une même organisation peut recourir à différents systèmes. Ainsi, les groupes fédérés peuvent reposer sur le consensus, avec éventuellement un recours à des procédures formelles, tandis qu’au niveau fédéral, et notamment en congrès, c’est une version plus simple de décision à l’unanimité (dans le cas de la Fédération anarchiste) ou à la majorité renforcée (dans le cas d’Alternative libertaire, par exemple) qui s’imposent. 


De la difficulté de prendre collectivement des décisions 

Les limites et problèmes de la prise de décision à la majorité simple ne sont plus à démontrer. Cette pratique implique en effet la domination de la majorité sur une minorité qui peut être numériquement importante. Les procédures à la majorité renforcée (2/3 ou plus, par exemple) entraînent, dans une moindre mesure, le même type de problèmes, mais jouissent aussi du même avantage : ils permettent une prise de décision relativement rapide et évitent les blocages liés aux oppositions. C’est l’efficacité qui est privilégiée, au détriment du principe d’égalité et de respect de l’autonomie individuelle. 

Il n’y a pas de consensus sans possibilité pour un individu de bloquer une décision. Mais cette possibilité est censée garantir la prise en compte de toutes les opinions plutôt que d’offrir à un-e seul-e le pouvoir d’empêcher le collectif d’agir. Une opposition ne doit pas être formulée à la légère : elle est théoriquement supposée empêcher une action qui serait néfaste pour le groupe ou contraire à ses principes et ne doit pas représenter un moyen pour une seule personne d’exercer un pouvoir sur le groupe. Ceci implique que les participant-e-s à la prise de décision partagent une conception commune du groupe et de ses valeurs, faute de quoi les accords sont difficiles à conclure. Dans ce cas, les désaccords aboutissent soit à un blocage, soit à une scission. 

Une délibération de qualité, accompagnée de procédures formelles, doit normalement faciliter le consensus, mais ceci implique à la fois de longues discussions et un accord au moins tacite des participant-e-s sur les buts à atteindre et les moyens légitimes pour les atteindre. Par conséquent, le consensus est relativement difficile à atteindre, quelle que soit la taille de l’organisation. Il suppose fréquemment une homogénéité culturelle et sociale (blancs de classe moyenne, socialisés dans le même type d’organisations et d’actions) que les militant-e-s ne reconnaissent pas toujours. Se pose alors la question de la viabilité du projet et des pratiques anarchistes à une grande échelle et dans une population diversifiée socialement et culturellement. Pour être possible, la recherche de consensus requiert donc probablement un certain degré d’éducation aux principes égalitaires et donc d’homogénéisation de cette population. 

Refuser le pouvoir et la domination et choisir de s’organiser de façon égalitaire sont des défis. Ils impliquent du temps et des efforts spécifiques, pour surmonter une habitude acquise dans les démocraties à trancher les débats à la majorité. Sans doute même impliquent-ils plus de vigilance qu’il n’est souvent de mise dans les organisations anarchistes. Car prendre des décisions à l’unanimité ne signifie pas nécessairement que la voix de chacun-e a été entendue. Il faut en effet prendre garde à ce que l’absence d’opposition ne cache pas la domination des plus charismatiques sur celles et ceux qui s’estiment moins légitimes à exprimer leur point de vue. Pour ce faire, des procédures formelles existent, qui enlèvent de la spontanéité aux débats, mais garantissent leur inclusivité. Reste à avoir conscience que l’égalité formelle n’empêche pas toujours l’émergence de leaderships informels, qui doivent faire l’objet d’une vigilance de tous les instants. 


Romain Constant 

 

CONVOI DE LA LIBERTE
EYMOUTIERS / PARIS / BRUXELLES
du 11 au 14 février 2022 


C'est sur le marché à Eymoutiers que j'en ai entendu parler la première fois: le convoi de la liberté, en route pour Paris, puis Bruxelles pour les plus motivés, sur la Place du Parlement européen, en convoi, pour revendiquer nos libertés !!! J'ai tout de suite accroché ... "- On part quand ?" 
Vendredi matin, rendez-vous fixé à 7h30 sur le parking du Géant Casino d'Eymoutiers. Une voiture des gendarmes nous attendait déjà. Nous étions 3 camionnettes et une voiture. Nous avons roulé jusqu'à Limoges pour rejoindre le convoi qui s'était formé plus au sud. Nous avons roulé toute la journée, à 80 km/h grand max, des véhicules devant et derrière à perte de vue. Si nous perdions le convoi, on en retrouvait un autre aussitôt, quelques kilomètres plus loin. Nous nous sommes arrêtés à midi et en fin d'après-midi, à chaque fois, une grosse ambiance nous accueillait, dans un concert de klaxons. Entre teuf et manif, les gens riaient, chantaient et criaient des slogans au nom de la liberté. L'énergie était palpable, accrochée aux sourires, on sentait un désir fédérateur, une envie d'y croire à nouveau, un élan solidaire qui nous unissait. 
Il a fallu 17 heures pour atteindre Paris. On s'est donné rendez-vous le lendemain à Place d'Italie pour la manifestation Gilets Jaunes. Le cortège était encadré de gendarmes, mais il n'y a pas eu de débordement. On était nombreux et pacifistes. On a suivi l'autre manif en direct, via Survécu, chaîne engagée et indépendante de Youtube, sur les Champs-Elysée, et là en revanche, les affrontements avec les forces de l'ordre semblaient houleux et assez violents. Nous nous sommes quittés à Nation, et tandis que nous allions nous coucher pour reprendre des forces afin de reprendre la route de la liberté, les flics organisaient leur contre-attaque. En effet, le lendemain, il n'y avait plus de convoi sur la route. Plus de banderoles, plus de slogans chantés et d'hymnes joyeux proclamés à la gloire de la liberté, mais des histoires d'arrestation, de flics infiltrés et d'amendes qui pleuvaient pour des motifs farfelus, comme les pancartes scotchées aux fenêtres des bagnoles. De mon côté, j'ai repris la route seule, mes amis ayant des obligations familiales ou professionnelles, avec l'espoir de croiser le convoi sur la route, mais rien. 
Je suis arrivée le lendemain à Bruxelles, après une pause à Lille. J'ai rencontré des petits groupes de français, épars, qui racontaient tous peu ou prou la même déconvenue: on s'était fait infiltrer sur les réseaux sociaux par lesquels les manifestants s'étaient organisés, ainsi que dans les convois, au départ de Paris, des véhicules banalisés avec des flics en civils à leur bord avaient dispersé le flot des voitures. D'autres avait été bloqués sur des airs de stationnement et empêchés de repartir. La révolte avait été maîtrisée, étouffée, avortée. Certains prétendaient qu'une étincelle était née, et qu'il fallait apprendre de nos erreurs. Que nous venions de perdre une bataille, mais pas la guerre. Quant à moi, j'avais un goût amer, et une immense déception m'envahissait. J'ai pensé que malgré notre nombre et notre enthousiasme fédérateur, il nous sera difficile, et même quasiment impossible de reprendre notre liberté en main, tant l'ordre mondial est puissant, et vainqueur depuis si longtemps. Encore une fois, il nous a offert une belle démonstration de son pouvoir. 
Malgré tout, et toujours, rendez-vous à la prochaine 

Elie